Kendall Square : les clés d’un écosystème entrepreneurial réussi

Kendall Square : les clés d’un écosystème entrepreneurial réussi

Les 12 étudiants de la Learning Expedition 2018-19 ont rencontré à Boston plus de 30 personnes du secteur de la Deep Tech : chercheurs au M.I.T., étudiants à Harvard, investisseurs, startuppers juniors, entrepreneurs seniors etc.

Situé au coeur de l’écosystème entrepreneurial de Boston, Kendall Square est souvent considéré comme “le kilomètre carré le plus innovant de la planète”. On prend la mesure de ce surnom en se promenant dans ses rues bourdonnantes d’activité, qui nous font lever la tête sur de hauts buildings en verre. Ici se côtoient les plus grandes entreprises de biotechnologies mondiales et nombre d’investisseurs : le site, qui concentre 1 million de dollars de capitaux au mètre carré, s’est érigé en terrain fertile pour la rencontre entre expertise universitaire, innovation et entrepreneuriat. C’est un passage obligé pour comprendre la structure de l’écosystème bostonien, mais aussi son histoire. Un tel succès était en effet loin d’être gagné d’avance, comme nous l’expliquera Madame Anne Puech, attachée pour la Science et la Technologie au consulat général de France de Boston.

 

Une histoire tourmentée

Centre industriel majeur au XIXème siècle, Kendall Square doit son nom à Edward Kendall, propriétaire d’une société de fabrication de chaudières à vapeur appelée Kendall Boiler and Tank Company, installée sur place dès 1880.

Le déménagement du Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1916 sur le campus de Cambridge, juste au sud de Kendall Square, contribua grandement au développement de la zone. Dans un contexte où les usines commençaient à délocaliser leurs activités à la recherche de main d’oeuvre meilleur marché, l’arrivée du MIT permit à Kendall Square de se renouveler, en se positionnant comme un véritable pôle technologique.

La course spatiale, dans laquelle le président John F. Kennedy engagea les Etats Unis dans les années soixante, vint mettre un coup d’arrêt imprévu à l’ascension technologique prospère de la zone. En effet, alors que ce dernier avait pour idée de faire de Kendall Square un site stratégique clé accueillant le Centre de recherche électronique de la NASA, les décisions successives de son vice-président, Lyndon B. Johnson, puis du président Richard M. Nixon, firent échouer ce projet.

Devenu un ensemble de bâtiments vacants ou à l’abandon, véritable friche postindustrielle inoccupée, Kendall Square était plus connu dans les années 1970 sous le nom de “Nowhere Square”. A la même époque, en France, l’Ecole polytechnique s’installait sur le plateau de Saclay, à une vingtaine de kilomètres au sud de Paris. Sous l’impulsion du président de la République Georges Pompidou, ce déménagement visait à initier la création d’une véritable “cité scientifique” française. Ces deux zones, au potentiel pourtant similaire au milieu des années 1970, suivirent une cinétique de développement très différente : alors que le projet français tournait au ralenti, Kendall Square connut un succès fulgurant.

Devenu un ensemble de bâtiments vacants ou à l’abandon, véritable friche postindustrielle inoccupée, Kendall Square était plus connu dans les années 1970 sous le nom de “Nowhere Square »

 

Une renaissance grâce à la révolution biotechnologique
La zone connut son renouveau grâce à l’Université d’Harvard, qui annonça au milieu des années 1970 sa volonté d’y construire un laboratoire à haut confinement pour des expériences inédites impliquant de l’ADN recombinant (molécule d’ADN créée en laboratoire et permettant de fabriquer des séquences qui n’existent pas dans les organismes vivants). Du fait de la peur générée par ces recherches, le maire de Cambridge, Alfred Vellucci, s’opposa à ce projet et le conseil municipal décida d’un moratoire de trois mois permettant à un comité de citoyens d’étudier en détail la question. Des régulations strictes furent adoptées, qui permirent paradoxalement de rassurer les entreprises sur leurs droits en terme de recherche et développement, et menèrent à la création progressive du pôle biotechnologique de Kendall.

Aujourd’hui, ce kilomètre carré abrite environ 120 entreprises spécialisées en sciences de la vie et attire tous les grands acteurs de l’industrie pharmaceutique mondiale (Novartis, Sanofi, Pfizer). Neuf des dix plus grandes entreprises de biotechnologies mondiales y ont leur siège social. En élargissant le spectre à l’ensemble des entreprises situées sur Kendall Square, ce sont 14 milliards de dollars de capitaux qui y sont aujourd’hui investis.

 

Comment expliquer un tel succès de l’écosystème ?

Cinq facteurs sont régulièrement cités comme pouvant expliquer le succès de l’écosystème entrepreneurial de Kendall Square, et plus généralement de Boston. Sans surprise, la matière grise et le financement sont au coeur des éléments mis en avant.

Viennent en premier lieu les universités d’excellence, à la tête desquelles se placent le MIT et Harvard. Au-delà des classements internationaux, cette excellence se manifeste par exemple à travers la productivité scientifique des universités, qui peut être évaluée en tenant compte du nombre d’articles publiés par rapport au nombre de doctorants.

En lien avec le critère précédent, le niveau d’éducation de la population est particulièrement important. Dans l’état du Massachusetts, 66% des personnes en âge de travailler seraient titulaires d’au moins un diplôme universitaire. De plus, c’est l’état qui compte proportionnellement le plus de diplômés spécialisés dans des domaines scientifiques (sciences de la vie, informatique, physique, chimie, mathématiques).

Dans l’Etat du Massachusetts, 66% des personnes en âge de travailler seraient titulaires d’au moins un diplôme universitaire.

Le transfert de technologies des universités vers les entreprises est un autre élément clé. Ce dernier est particulièrement élevé dans l’état du Massachusetts, qui comptait en 2015 environ 1000 brevets pour un million d’habitants, un niveau quasiment équivalent à celui de la Californie. Le domaine médical se place en deuxième catégorie de dépôt de brevets (34%), juste derrière le domaine de l’informatique et de la communication. Cette notion de transfert de technologies se concrétise notamment par la présence de nombreux espaces collaboratifs, incubateurs et accélérateurs permettant de faciliter l’échange et la communication.

Le quatrième facteur primordial est le niveau de capital investi dans la zone. En 2015, c’est ainsi 2.2 milliards de dollars qui ont été investis dans le secteur des biotechnologies en capital-risque dans l’état du Massachusetts. Le montant total des investissements s’élevait alors à 5.8 milliards de dollars. Une spécificité de cet écosystème est que la moitié des capitaux investis le sont dans des phases dites de ”early stage”, c’est à dire au début du développement des start ups. Boston est ainsi parfois considérée comme une “nurserie” de start ups, ces dernières étant ensuite amenées à partir pour continuer leur développement, ce qu’elles font principalement sur la Côte Ouest des Etats Unis.

Le montant des subventions étatiques est bien entendu un autre facteur influençant la réussite d’un écosystème entrepreneurial. En 2015, c’est ainsi 279 millions de dollars qui ont été investis dans l’état du Massachusetts par l’intermédiaire des programmes gouvernementaux SBIR (Small Business Innovation Research) et STTR (Small Business Technology Transfer), visant à encourager le domaine de la R&D sur l’innovation au niveau fédéral.

Enfin, un dernier élément plus récent semble émerger comme favorisant grandement le développement d’un écosystème : la localisation au sein d’une ville. Cette localisation permettrait en effet une plus grande proximité avec les capitaux, l’investissement, et les talents extérieurs. Dans le domaine des sciences de la vie en particulier, la localisation urbaine permet la proximité de larges cohortes de patients et de réseaux d’hôpitaux ainsi que de soins de santé.
Au coeur de Kendall Square

 

Quelle transposition possible pour Paris-Saclay ?

Les éléments permettant la réussite d’un écosystème entrepreneurial ne sont finalement ni surprenants, ni inédits : si la recette semble déjà connue du plus grand nombre, c’est la mise en oeuvre qui se révèle compliquée.

Les éléments permettant la réussite d’un écosystème entrepreneurial ne sont finalement ni surprenants, ni inédits : si la recette semble déjà connue du plus grand nombre, c’est la mise en oeuvre qui se révèle compliquée. Une transposition est-elle possible pour le projet de cluster Paris-Saclay ? Le rêve de faire du plateau de Saclay une « Silicon Valley » à la française remonte aux années 1980 et tente de se concrétiser pleinement depuis 2006. A la différence de Kendall Square, Paris Saclay est un projet ex-nihilo pensé à la française et programmé en détails, pour ne pas dire forcé : l’Etat y installe en effet le CNRS en 1946, puis le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) en 1952 et l’Ecole Polytechnique en 1967.

Or, le théoricien des clusters, Michael Porter (1998), le dit bien : le rôle de l’Etat dans le développement d’un cluster doit être “indirect” ; en d’autres termes, “un cluster ne se décrète pas” (DURANTON et al., 2008). Le volontarisme de l’Etat français a ainsi longtemps fait face à des résistances locales et à une gouvernance à la complexité inouïe. En 2010, la création de l’établissement public Paris-Saclay est finalement actée, ce dernier ne regroupant pas moins de 27 communes, 3 communautés d’agglomérations et 2 départements.

Cette accélération du projet ne doit cependant pas occulter ses diverses failles, la première étant le problème de l’accessibilité du plateau. Avancée à saluer cependant : la ligne 18 du métro devrait permettre de relier Paris au plateau de Saclay via Massy en quelques minutes d’ici 2026, et il devrait être relié à l’aéroport d’Orly en 2027. Autre fragilité à souligner, la guerre entre institutions, notamment entre l’université Paris-saclay et les grandes écoles, dont la fière Ecole Polytechnique qui souffle le chaud et le froid depuis plusieurs années.

Malgré ces difficultés majeures, le cluster de Paris-Saclay n’a pas dit son dernier mot et l’écosystème continue de s’épanouir doucement mais sûrement. Nouveauté majeure de 2019 : la création de l’Institut Polytechnique de Paris (IPP), regroupant cinq écoles d’ingénieurs sur le plateau de Saclay, dont l’Ecole Polytechnique, chef de file, et en partenariat avec HEC. De plus, l’écosystème s’enrichit grâce à l’implantation continue d’un certain nombre de centres R&D de grandes firmes (EDF, Total, Danone, …), de nombreuses startups et même, grande nouveauté, de premiers investisseurs comme par exemple le fonds Paris Saclay Seed Funds de Partech, qui finance les projets innovants des étudiants de Saclay.

Hors de Paris, point de salut ? Inspiré de Kendall Square tout en étant en pratique à l’opposé d’un cluster spontané en plein centre ville au périmètre bien délimité, Paris Saclay est peut être en passe de donner à “Saclay”, plutôt qu’à Paris, la première place et à la France une vraie victoire !

 

Découvrez d’autres analyses de l’équipe de la Learning Expedition Boston 2019 :
En articles : https://urlz.fr/9eC0
En courtes vidéos : https://urlz.fr/9eC0
Et ils vous invitent à les rencontrer : https://urlz.fr/9eC0

A NOTER : Les candidatures pour la prochaine Learning Expedition sont ouvertes jusqu’au 18 avril : destination la Startup Nation à Tel Aviv ! Infos pour postuler : https://urlz.fr/9eC0

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Merci à Marion Brisquet Mosalo, membre du pôle rédaction de l’équipe LX 2019, pour la rédaction de cet article !

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